L’idée paraît, à première vue, empreinte de bienveillance : adresser un SMS à chaque patient après une consultation médicale ou un passage en pharmacie afin de l’informer du coût des soins dont il a bénéficié. La transparence est une valeur essentielle de notre système de santé, et mieux comprendre le financement des actes médicaux peut contribuer à une citoyenneté plus éclairée. Cet objectif n’est d’ailleurs pas nouveau. Des dispositifs tels qu’Ameli.fr permettent déjà à chacun de consulter le détail des remboursements et des dépenses engagées en son nom. Dès lors, on peut s’interroger sur l’utilité d’un nouvel outil dont le déploiement représenterait lui-même un coût pour la collectivité.
Au-delà de cette question pratique, c’est surtout la portée symbolique d’un tel message qui mérite réflexion. Recevoir, après chaque soin, le rappel de son coût peut insidieusement faire naître chez certains patients un sentiment de culpabilité. Comme si être malade constituait une charge dont il faudrait prendre conscience, voire s’excuser. Or personne ne choisit la maladie. Personne ne décide de souffrir, de consulter ou de suivre un traitement par convenance. La maladie est une épreuve qui s’impose à l’individu ; elle ne saurait devenir le support d’une culpabilisation financière.
Cette culpabilité pourrait également atteindre les professionnels de santé eux-mêmes. Le médecin qui prescrit un examen nécessaire, le pharmacien qui délivre un traitement adapté, pourraient voir leur action implicitement associée à une dépense qu’il faudrait contenir. Pourtant, leur responsabilité première est de soigner, non de comptabiliser. Faire peser sur chaque acte l’ombre de son coût risque de brouiller la finalité même de la relation thérapeutique.
Plus profondément encore, cette démarche interroge l’évolution de notre modèle de protection sociale. Lorsque l’Assurance maladie rappelle systématiquement au patient le montant des sommes engagées, ne se rapproche-t-elle pas progressivement du comportement d’un assureur privé ? La logique collective qui fonde la solidarité nationale pourrait alors laisser place à une logique individualisée de consommation des soins. À terme, certains pourraient s’interroger : ira-t-on vers une forme d’enveloppe personnelle de santé, où chacun disposerait d’un capital limité à ne pas dépasser ? Une telle perspective marquerait une rupture avec le principe selon lequel chacun contribue selon ses moyens et reçoit selon ses besoins.
Le risque est également celui d’un déséquilibre dans la relation entre le malade et le soignant. La confiance, élément central de toute prise en charge, pourrait être fragilisée par l’introduction permanente de la dimension tarifaire. Le patient ne verrait plus seulement un professionnel mobilisé pour sa santé, mais aussi le coût que représente son intervention. La relation de soin pourrait alors se transformer progressivement en relation de prestation, où le prix prendrait une place croissante dans l’échange humain.
Enfin, il existe un danger bien connu des politiques de responsabilisation financière : le renoncement aux soins. Certaines personnes, déjà fragiles ou précaires, pourraient hésiter davantage à consulter en voyant régulièrement défiler le montant des dépenses occasionnées. Même lorsqu’aucun reste à charge ne leur est demandé, le simple rappel du coût peut susciter un sentiment de gêne ou d’illégitimité. Or une consultation différée, un traitement abandonné ou un suivi interrompu conduisent souvent à des situations médicales plus graves et, paradoxalement, à des dépenses plus importantes pour la collectivité.
Le principal mérite d’un tel dispositif réside sans doute dans l’information qu’il apporte. Mieux connaître le fonctionnement de notre système de santé et le coût réel des soins peut renforcer la compréhension des mécanismes de solidarité qui le financent. Mais l’information ne doit jamais se transformer en injonction morale. Elle doit éclairer sans culpabiliser, sensibiliser sans décourager.
Car au fond, la santé n’est pas un choix de consommation. On choisit parfois un voyage, un véhicule ou un abonnement ; on ne choisit pas d’être malade. Et la force de notre modèle social réside précisément dans cette conviction simple : lorsque la maladie survient, la société accompagne sans juger, soigne sans compter et protège sans faire naître la culpabilité de ceux qui ont besoin d’aide.
Dr Jérôme Marty,
Président de l’UFMLS