Ma réponse à Michel Richard, rédacteur en chef adjoint du journal « Le Point », qui a qualifié l’exil symbolique des médecins en Belgique de « bus de la honte

Jérôme Marty Président de l'UFML SyndicatLes bus de la honte.

Le titre a claqué, froid, noir, terrible…
Cinq mots et, devant nos yeux, les heures sombres.
Des enfants, des femmes et des hommes, des vieillards, entassés, déjà sans noms, convoyés sans espoir, demain morts de leur histoire.
Les bus de la honte, ces bus qui, à Paris, ont des années durant transporté Juifs, communistes, résistants vers les trains et la mort, vers les camps.

Les bus de la honte, c’est ce titre que vous avez choisi, Michel Richard, pour qualifier l’exil symbolique de quatre jours vers Bruxelles de mes consœurs et confrères anesthésistes, chirurgiens, gynéco-obstétriciens.
Je laisse à l’Histoire la construction de votre honte et de votre déshonneur. Je vais répondre à vos propos et à vos insultes.

« On s’abstiendra ici de juger la pertinence de leur mouvement tant le dossier est d’une horrible complexité. »
C’est ce que vous écrivez. Terrible aveu du rédacteur en chef adjoint d’un grand hebdomadaire français : il ne travaille pas, il juge sans analyse, il méprise sans connaissance, il flingue sans savoir…

Vous affirmez : « On s’indigne, oui, de ce que 2 000 de ces spécialistes libéraux aient jugé bon de filer par bus en Belgique pour trois jours, annulant ainsi les 100 000 opérations qu’ils avaient programmées. »

Vous connaissez la différence entre annulation et déprogrammation, Michel ? Une vie…
Une annulation d’opération peut tuer. Une déprogrammation se prépare et se fait en conscience. Il n’y a pas de perte de chance, tout au plus une perte de temps…

100 000 opérations annulées ? Mais dans quel monde vivez-vous, Michel ?
100 000 opérations qui vont être reprogrammées.
100 000 opérations, reflet de l’activité de 2 000 chirurgiens, anesthésistes et gynéco-obstétriciens sur quatre jours (oui, quatre jours, Michel, pas trois comme vous l’écrivez. Mais je sais : pour vous, le dossier est complexe, pas le temps de vérifier).

Cette méconnaissance de l’assise logistique de ce mouvement montre, s’il en était besoin, le sérieux de votre argumentaire.

Vous dites : « On s’indigne de cette fuite à l’étranger semblable à celle de vulgaires exilés fiscaux. On s’indigne de cette désertion. »
Pour vous, Michel, les exilés fiscaux annoncent donc leur exil sept mois à l’avance et organisent autour de celui-ci des conférences de presse régulières afin que le gouvernement s’organise…
C’est amusant, cette comparaison, Michel, alors que vous dénoncez dans votre texte la violence faite aux médecins d’un article les concernant dans le projet de loi contre la fraude : « Comme s’ils étaient des délinquants, comme si leur exercice relevait d’une loi contre la fraude ! »
Michel, votre texte serait-il trop complexe pour que vous l’analysiez ?

Vous écrivez : « Comment 2 000 spécialistes médicaux de haut vol ont-ils pu se prêter à pareil incivisme ? Comment ont-ils pu ignorer que ce comportement leur nuirait ? »

Incivisme, le mot est lâché.
Dans votre monde, les médecins obéissent à la loi de Michel : opère… et tais-toi ! Endors et ferme-la, accouche et… ne manifeste pas.
Dans le monde de Michel, organiser un mouvement en toute transparence, en lien avec le ministère de la Santé et ses relais mois après mois, c’est être incivique.
Dans le monde de Michel, montrer à chaque Français, de façon factuelle, ce que pourrait être leur avenir sous des lois qui détruisent les spécialités du bloc opératoire, c’est être incivique.
Dans le monde de Michel, organiser l’exil symbolique de 2 000 spécialistes des plateaux techniques lourds, c’est… leur éviter les réquisitions de l’État (près de 400 chirurgiens, anesthésistes et gynéco-obstétriciens inscrits à l’exil symbolique ont été réquisitionnés… mais le dossier est complexe, Michel).

Vous affirmez : « Les médecins, eux, se sont réfugiés à l’étranger pour échapper aux éventuelles réquisitions qu’un préfet aurait pu décréter en cas d’urgence de santé, en somme pour ne plus être, trois jours durant, citoyens français. »

Michel, le principe d’un mouvement d’arrêt d’activité médicale est de l’annoncer très en avance, précisément pour que la puissance publique s’organise et puisse assurer la continuité des soins. Vous ne savez pas cela ?
Bon, je dois avouer que malgré cela, et une fois de plus, les responsables politiques n’ont pas cru à ce mouvement et ont tardivement organisé les réquisitions…
Sans doute des Michel… le dossier leur était complexe…

Vous dites : « On n’en revient pas de cette fuite à Bruxelles qui fait honte à une profession dont on n’attendait pas que tant de ses membres puissent être ainsi sécessionnistes. »

Je me permets de vous rappeler la définition de la sécession : la sécession est l’acte politique consistant, pour la population d’un territoire ou de plusieurs territoires déterminés, à se séparer officiellement et volontairement du reste de l’État ou de la fédération à laquelle elle appartenait jusqu’alors. La sécession s’emploie aussi en usage de guerre.

Michel, rien de tout cela ici. C’est un exil symbolique… de quatre jours, durant lesquels les 2 000 exilés sont restés pleinement Français.
Je vous rassure, Michel, il n’y a eu ni transfert d’argent, ni placements occultes, ni même le moindre anoblissement par le roi Philippe…
Et je vous rassure : aucun des 2 000 exilés n’a ourdi de complot bruxellois à l’égard de la France.

Quant à la profession, elle n’a pas honte de cet acte. Elle en est au contraire fière et solidaire, tant il est le reflet de ce que des milliers de médecins pourraient être amenés à faire demain si les dirigeants français, un peu à votre image, Michel, continuent de saboter la médecine de France par idéologie, court-termisme et ignorance.

Vous dites que la France est menacée d’être archipélisée et vous écrivez : « Ce sont des médecins, des médecins qui nous soignent, des médecins en qui nous avons confiance, qui donnent cet exemple, le plus indécent qui soit, le plus incivique, de s’affranchir de leur pays et de ses lois. Misère… »

Michel, faut-il être inquiet, effrayé, pour écrire cela ?
Ces médecins sont ceux en qui vous avez confiance. Ce sont ceux qui jamais ne vous abandonneront, quoi que vous écriviez sur eux.
Ce sont ceux qui, partout en France, se lèvent la nuit pour aller auprès des malades, ceux qui sont au contact des peurs, des doutes, de la souffrance, de la mort.
Ceux dont la responsabilité est sans nulle autre pareille.

Ils sont médecins, et cette « malédiction » ne les quittera jamais, qu’ils soient en exercice ou retraités, qu’ils soient en France ou en Belgique…
Oui, malédiction, tant ils sont seuls à savoir ce qu’ils endurent, ce qu’ils ramènent chez eux le soir, ce qui, jour après jour, s’enfouit en eux et ne les quittera plus…

Vous dites : « On s’abstiendra encore, pour juger leur mouvement, de mettre sur le tapis leur rémunération. »
Oui, Michel, on s’abstiendra : plus de quinze ans d’études à tenir sans moyens l’hôpital public, des semaines de plus de soixante heures, des gardes à n’en plus finir, avec, à la cinquantième heure, cette vie à maintenir… Puis une vie d’engagement et de doutes.

Vous gagnez combien, Michel ? Vous travaillez combien d’heures par semaine, Michel ? Quelles responsabilités, quels doutes avez-vous ? (À part, pour vous, celui de trouver une place de parking)…

Michel, je ne peux croire à tant d’approximation.
Je ne peux croire que le rédacteur en chef adjoint de l’hebdomadaire « Le Point » connaisse aussi mal ses dossiers.
Je ne peux croire que la bêtise guide vos pas. Et pourtant…
Tant d’approximations, de méconnaissances, de mépris sonnent comme autant d’insultes à l’égard de ces médecins en qui vous prétendez avoir confiance, et ces insultes, je les préfère filles de la bêtise.

Et puis… et puis il y a ce titre : « Médecins libéraux, les bus de la honte »…
Ce titre dont vous ne pouvez ignorer qu’il reprend celui du livre de Jean Dubois et Malka Markovich, Les bus de la honte, sur l’organisation de la déportation de dizaines de milliers de femmes, d’hommes, d’enfants envoyés à la mort parce que Juifs, parce que résistants, parce que communistes…

Non, vous ne pouvez l’ignorer.
La bêtise, l’ignorance ne peuvent expliquer cela.
Non, il faut une raison personnelle terrible pour en arriver à une telle abjection…

Je veux croire que vous allez présenter vos excuses à celles et ceux que vos écrits ont salis, et en tout premier lieu à toutes celles et ceux dont vous avez marché sur la mémoire.

Je vais donc attendre la parution du Point cette semaine, où je ne doute pas que vous écrirez ces autres simples mots :
« Je vous demande pardon. »
Quatre mots pour effacer un texte de la honte et éviter un exil moral définitif…

Dr Jérôme Marty
Président UFMLS

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