Hommage à nos internes de médecine

Isabelle Le Croarer Luck

Le grand public à sa fenêtre a applaudi furtivement pendant quelques semaines au printemps 2020 le dévouement des soignants à combattre le terrible virus. Mais sait-il que la profession médicale paie un lourd tribut au suicide ? Tout comme les policiers et les agriculteurs. C‘est-à-dire, ceux qui soignent, ceux qui protègent, ceux qui nourrissent. Le constat est d’autant plus douloureux quand c’est un jeune soignant qui interrompt sa vie à l’aube de sa carrière.

Pourtant, la société occulte ces étudiants brisés dans leur apprentissage d’un métier des plus difficiles qui exige encore plus d’abnégation en cette période épidémique ? Aujourd’hui, samedi 17 avril 2021, a eu lieu devant le ministère de la santé un hommage officiel aux internes qui se donnent la mort, trop nombreux depuis tant d’années et méconnus de la nation.  « Cinq internes depuis le début de l’année, un tous les 18 jours, c’est du jamais vu… », explique l’Intersyndicale Nationale des Internes au journal « Le Monde » qui publie ce soir un des rares articles parus sur cette hécatombe occultée par les médias.

Jusque-là, seul le corps médical réagissait devant le nombre de suicidés parmi les siens et en particulier dans sa relève. Seule la presse médicale s’en faisait le relais… Je me rappelle la lettre poignante d’un jeune interne intitulée « A l’attention de ceux qui se sentiront visés », parue dans le Quotidien du médecin du 04/02/20171, cri de révolte lancé en apprenant le suicide d’un interne à Marseille2 en avril 2016. Cette lettre n’a malheureusement eu, comme tout ce que disent et écrivent les médecins depuis des mois et des années, aucune répercussion concrète. A l’instar de ma lettre à Florence Augier3 sur le site de l’UFML-syndicat (et parue dans la revue de « L’internat de Paris » et dans la presse médicale) qui voulait une prise de conscience chez ces personnages politiques osant décréter que c’était la société qui payait aux médecins leurs études. Ces dirigeants de la France d’en haut balaient trop souvent la souffrance de la France d’en bas et le sacrifice de ceux qui la font vivre. La France d’en haut est sans doute coupable de dénier cette souffrance à en mourir à des jeunes qui se destinent à donner le meilleur d’eux-mêmes à la population. Se réveillerait-t-elle enfin aujourd’hui ? La radio ce matin a également lancé une brève information sur cet hommage silencieux aux internes « tués par l’hôpital ». Pour espérer une inflexion de cette courbe mortifère, une prise de conscience générale doit s’opérer sur le sacrifice que représentent de si longues études qui confrontent si jeune à l’injustice de la maladie et la brutalité de la mort. Ce début balbutiant de campagne d’information suffira-t-il à sensibiliser la population à cette hécatombe, à ce qu’on ne considère plus jamais l’interne comme un acquis bon à tout faire à l’hôpital, et à faire enfin appliquer la loi ? Peut-on enfin espérer que ces jeunes apprenants soient humainement respectés, que la réussite aux deux concours ultra-difficiles du cursus médical soit reconnue au même titre que celle à d’autres écoles plus admirées et jugées prestigieuses, que le rythme déjà lourd des 48 heures hebdomadaires légales de travail ne soit pas largement dépassé par tout interne, que le temps de récupération légale après garde soit systématiquement octroyé sans pression en retour, que cesse tout harcèlement subi (et de plus en plus souvent dénoncé) pendant les études de médecine et que l’on reconnaisse avec justice si ce n’est admiration ce rôle précieux des internes indispensable au fonctionnement hospitalier ?

Voici ce que j’écrivais le mardi 5 mai 2020, jour 127 de mon « Journal de crise d’un lapin nain masqué » publié en autoédition et retraçant jour par jour mon vécu de généraliste sous le feu du SARS-Cov2 durant le premier semestre 2020 :

«  Mes internes à l’hôpital psychiatrique ont mis au point, de leur propre initiative, un topo d’information sur le Covid19 aux soignants de l’hôpital. Ce topo est top ! Mes internes sont top ! Curieux, bosseurs, clairvoyants, humbles, philosophes, éthiques, brillants, d’authentiques médecins dignes d’être honorés ! Je suis fan ! Les dirigeants de la France ne savent sans doute pas la chance qu’elle a de posséder de jeunes internes en médecine générale aussi compétents qu’humains. S’ils le savaient, ils reconnaîtraient leur valeur, les honoreraient, et chercheraient à les garder plutôt que les sous-payer, les mépriser, leur donner des ordres en cherchant à les asservir. Je suis fière de la relève qu’aura la médecine générale si on la laisse s’exprimer dans notre société et si on permet au métier de redevenir attractif, avec une vraie reconnaissance et le respect de notre vraie mission humaine avant tout. Je suis fière de mes jeunes consœurs et confrères. Et je souhaite que la société en soit fière aussi et les honore ! »

Oui, je suis fière des étudiants en médecine de France, qu’ils se destinent à la médecine générale d’ailleurs ou à une autre spécialité. Car ils donnent tout, leurs journées à apprendre et à côtoyer la détresse, leurs nuits de sommeil consacrées aux gardes, la fleur de leur jeunesse à encaisser la mort. La prise de conscience de ces sacrifices doit enfin se mettre en marche dans notre société pour éviter au mieux les suicides de ses plus belles fleurs…

 

 

1https://www.lequotidiendumedecin.fr/hopital/des-internes-en-souffrance-et-delaisses-le-sos-dun-jeune-medecin-en-revolte

2Suicide d’un interne : le cri du cœur de la famille qui veut à tout prix éviter d’autres drames | Le Quotidien du médecin (lequotidiendumedecin.fr)

3Lettre ouverte à madame Florence Augier | Syndicat de l’Union française pour une médecine libre (ufml-syndicat.org)

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