Repeindre les salles de gardes des hôpitaux : au secours la Morale revient !

 

 

“Nous aurons à trancher la question de savoir s’il faut ou non repeindre les salles de garde dont les fresques doivent être considérées comme un témoignage de pratiques révolues, pas comme une incitation à maintenir des traditions malsaines” a déclaré Monsieur Hirsch, directeur général de l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris, alors qu’à l’hôpital comme ailleurs, la parole se libère et des cas de harcèlement sexuel sont dénoncés suite à l’affaire Harvey Weinstein.

Par cette décision, Monsieur Hirsch, administratif en chef des hôpitaux de Paris, se construit à peu de frais l’image d’un chevalier de la bien-pensance, position dérisoire mais symptomatique de l’ingérence de l’administration hospitalière sur le soin.
Il s’agirait d’effacer des images caricaturales, parfois pornographiques ou violentes, liées à une tradition médicale. Rappelons ce que disait Jean-François Deniau, combattant des droits de l’homme et fondateur du prix Sakharov : “la tradition n’est pas bonne, la tradition n’est pas mauvaise, c’est la tradition”. Effacer ces images donnerait l’illusion d’une action par un geste infantilisant, infamant, vis-à-vis d’une profession confrontée au quotidien à la souffrance, à la violence et à l’indicible et qui agit avec la plus grande responsabilité au service des patients.
Il y a du mépris dans cette volonté de repeindre les salles de gardes, au sens où elle considère le médecin et le futur médecin comme incapables de discernement entre la réalité et les vestiges de l’Histoire. Effacer ces images reviendrait à nier leur capacité de distanciation face à des images qui relient leur passage avec celui de leurs prédécesseurs. Plus grave, cette idée amalgame salles de garde hospitalières et terreaux de harceleurs et désigne coupables potentiels d’hier, d’aujourd’hui, de demain, ceux qui passent dans ces lieux.

Les murs des salles de gardes, espace privé, ont une histoire. Les paillardes sur les murs sont autant de coups de pieds à l’ordre établi, autant de prises de paroles, autant d’existences face aux chefs-soignants ou administratifs qui, à poils et caricaturés, ne sont plus que des hommes et des femmes.
Si les images qu’ils portent sont parfois grossières, la vulgarité n’est-elle pas de n’y voir que l’image pour justifier l’effacement de l’Histoire ? Et ainsi d’effacer le visible pour tuer l’invisible. Sous couvert de Morale, se tapit l’atteinte à l’indépendance professionnelle des soignants. Le mur blanc n’est-il pas à l’image de cette uniformisation tant recherchée par une administration qui n’accepte plus l’existence de lieux hors de son emprise, de lieux de contre-pouvoir ?
La salle de garde est de ces lieux où l’on n’obéit pas, où l’on se moque du pouvoir, du sacré et de la mort. Les administrations hospitalières ont toujours détesté les salles de garde et argué des contraintes d’hygiène, économiques et maintenant morales, pour fermer ces lieux pourtant fondateurs de rituels conviviaux où se fabrique l’identité médicale.

À l’heure où la bureaucratie pèse de plus en plus sur les pratiques et les orientations du soin, la volonté d’intervention de son directeur en ces lieux où internes et médecins sont réunis au quotidien, où ils peuvent se connaître, échanger et se coordonner au service des patients est proprement inacceptable voire dangereux. Comment ne pas voir sous la volonté d’établir des lieux aseptisés, normés, des “selfs” sans âme dans lesquels médecins et internes sont anonymes à leurs collègues des autres services, la froide expression du contrôle.

Contrôler le groupe, c’est contrôler l’hôpital.
À l’opposé de la norme administrative, les artistes, eux, ont toujours aimé les salles de garde et nombreux sont ceux qui leur ont offert leurs talents (Gustave Doré, Cabu, Wolinski,…).
La caricature y est poussée à l’extrême. Les scènes de culs y sont souvent oniriques, alcoolisées, des frénésies bacchanales … Les détruire, c’est vouloir leur donner la force de la réalité et valider ce qui n’est qu’un fantasme et un écran de fumée administratif : des fresques au pouvoir incitatif de traditions malsaines. La parole se libère face aux comportements de ceux qui usent de leur pouvoir pour violenter l’autre, en paroles, en gestes ou en actes sexuels. Mais cette indispensable mise au jour ne doit pas servir d’autres buts que la justice, la réparation des violences subies et la construction d’une société qui reconnaît, écarte et punit ces déviances.

Les fresques des salles de garde sont un témoignage culturel qu’on ne peut détruire. Les repeindre en murs blancs n’est pas la justice ! L’autodafé n’est pas la justice : il n’est qu’un signe du pouvoir administratif sur les femmes et les hommes soignants, sur les idées et sur leur liberté.
Et les harceleurs de l’hôpital aujourd’hui ne sont donc peut-être pas sur les murs ou dans les salles de garde, mais aussi bien au chaud dans leurs ronds de cuir.

 

Docteur Dinah Vernant
Praticien Hospitalier APHP

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Docteur Valérie Briole
Praticien des Hôpitaux
Secrétaire Générale UFMLS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Docteur Jérôme Marty
Président du Syndicat UFMLS

 

 

 

 

 

Docteur Gérald Kierzek
Praticien Hospitalier APHP

 

 

 

 

 

Article à lire dans le Figaro

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2 Commentaires
  1. pradeille françois 9 mois Il y a

    Le fait que nos chers (très chers d’ailleurs) administratifs s’intéressent maintenant aux fresques qui ornent nos salles de garde depuis des siècles témoigne :
    – Soit d’une évidente mauvaise foi, surfant sur ce paradigme, médiatisé jusqu’à la nausée, voulant que les hommes soient des boucs en rut, et les femmes leurs victimes (c’est hélas parfois vrai, mais parfois seulement), dans le seul but d’asseoir une domination qui ne se conçoit qu’au sein d’espèces primates grégaires hiérarchisées, ce qui est également vrai dès lors que notre néo-cortex frontal est pas ou peu utilisé à cet escient.
    – Soit d’une carence éducative ayant abouti à ce que ces individus n’aient pas atteint l’état adulte, qui leur permettrait de différencier le fantasme et la réalité.

    Et je crains que la vérité soit à chercher dans un mix de ces deux hypothèses…………

  2. pathos 9 mois Il y a

    D’accord pour récuser ce nouveau et soudain moralisme tartufesque peu crédible , contre productif , et inquiétant §
    Mais ce moralisme ne doit pas être confondu avec la morale , une morale intelligente , la seule qui tienne et fonde notre “déontologie” si elle est autre chose qu’un code formel qui change et que l”on “casse” comme un code secret de carte bancaire

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