Vous avez dit « empathie » ? Lettre ouverte à Agnès Buzyn

Madame la Ministre et chère consœur,

Je peux vous avouer que j’ai tout d’abord été en colère envers votre récent propos sur le défaut de formation à l’empathie chez les médecins. Vous laissez supposer que les médecins actuellement en exercice, n’ayant pas été formés, manqueraient cruellement d’empathie envers les patients. Ma réaction première de colère était renforcée par certains autres de vos propos, distillés çà et là, comme  sur la responsabilité des médecins généralistes dans les difficultés d’accès aux soins, l’injonction d’accueillir dans les déserts médicaux tous les patients en manque de médecin traitant faute de démographie médicale suffisante, et leur devoir de prendre en charge en ville les soins non programmés que ne peuvent plus recevoir les urgences hospitalières débordées…

J’ai ensuite bien réfléchi à ce défaut d’enseignement de l’empathie que vous avez pointé dans nos études ainsi qu’à la solution que vous proposiez. Et bien que les patients français ne se plaignent pas systématiquement de ne point trouver d’empathie chez leurs soignants, vous avez raison, il est inadmissible que cette discipline ne s’acquière pas chez les futurs médecins!

Et là, pour moi qui pensais bientôt déplaquer, votre idée m’a fait entrevoir un espoir : enseigner l’empathie en milieu universitaire pourrait éclairer la fin de carrière sombre et surmenée que je vis depuis 2 ou 3 ans. Cette reconversion me permettrait de faire reconnaître enfin à sa juste valeur ce que les patients qui me font confiance depuis tant de temps viennent chercher auprès de moi (en sus de mes connaissances scientifiques que j’actualise régulièrement) : l’empathie !

Sachez que je postulerai avec grand plaisir, dès que les postes seront mis à disposition, au titre de professeur d’empathie dans une faculté de médecine, mettant avec enthousiasme mes compétences en ce domaine au service de ces futurs médecins sur lesquels vous avez enfin décidé de vous pencher. Je promets de m’efforcer à ce qu’ils puissent enfin apprendre ce qui fait toute la qualité d’un authentique médecin et dont vous semblez déplorer la cruelle absence chez la génération de médecins encore en exercice à ce jour.

Laissez-moi cependant constater que, si le sens de l’humanité ne s’apprend pas chez les médecins, il fait défaut également à bon nombre de professions ou de services aujourd’hui dans tous les domaines et que cette société a perdu depuis environ trente ans, une bonne partie des valeurs qu’elle assure pourtant défendre devant le monde entier : liberté, égalité et fraternité. Si le défaut d’enseignement en est la cause, je tombe d’accord avec vous, enseignons de nouveau ces valeurs partout !

Et si vous cherchiez un professeur d’empathie également à Sciences Po ou à l’ENA, je me rendrais disponible avec grand plaisir !

Pour vous convaincre de m’employer, je peux vous brosser le quotidien de mon exercice.

Je travaille depuis  42 ans dans le soin, en tant qu’étudiante en médecine pendant près de dix années, puis en tant que généraliste libérale installée dans une banlieue pas forcément très favorisée. Ayant vu défiler des dizaines de milliers de patients dans ma longue carrière (non socialement reconnue comme longue, d’ailleurs), j’ai pu tester la pratique de cette empathie dans la relation avec le patient, et la nécessité que vous avez clairement entrevue de sa mise en œuvre pour un soin efficace et en confiance. Sachez aussi que, pendant quelques années parallèlement à mon métier de généraliste, j’ai enseigné à des élèves de terminale dans un lycée public. En effet, la physiopathologie et la terminologie médicale au programme du bac SMS de l’époque ne trouvaient pas d’enseignant compétent dans le corps des professeurs de l’Education Nationale. Pour finir, je suis aussi maître de stage universitaire dans mon cabinet, remplissant ainsi ma mission déontologique de transmission du savoir entre pairs. Vous conviendrez, je pense, que mon expérience correspond parfaitement à la mission que vous vous proposez de développer en créant des cours d’empathie, et il va vous falloir recruter.

Cela tombe bien car aujourd’hui, malgré tout mon attachement à la patientèle que j’ai créée en 1986 (et qui m’est réciproquement très attachée grâce au dévouement et à l’empathie dont j’ai su l’entourer sur plus de trois générations), mon exercice commence à m’avoir sérieusement usée, à force de renoncements personnels et familiaux, de semaines à plus de 50 heures sans abuser de vacances (et sans congés maladie ou maternité), mais aussi et surtout à force de contraintes administratives hors de mon champ de compétence, d’injonctions comptables et d’ordres sur ma façon d’exercer de la part des assureurs sociaux et de déconsidération voire de mépris de la part de l’État. De plus, et cela me semble maintenant très curieux au vu de vos propos, la non valorisation par les instances et l’absence de reconnaissance depuis toujours de cette valeur « empathie » que vous prônez aujourd’hui me laisse particulièrement amère.

Pour toutes ces raisons, je me sens de moins en moins en capacité d’assurer la mission de qualité qui me tient à cœur dans cet exercice de la médecine générale. Confrontée, dans ma ville devenue désert médical, à un manque de temps et de moyens qui, si l’on devait accueillir tous les patients qui nous réclament, ne devrait laisser pratiquement plus de place à l’écoute empathique des patients (ni sans doute à toute vie personnelle, voire même, si l’on pouvait s’en passer, à tout temps de repos ou de sommeil), j’avais justement envie de me reconvertir.

Pour finir, je tiens à m’excuser de ne pas faire preuve aujourd’hui, dans cette lettre de candidature, de l’humilité habituelle que j’essaie de mettre en œuvre, au même titre que l’empathie, dans ma pratique habituelle, mais je me suis dit que pour vendre mon profil à un projet aussi ambitieux que le vôtre, je me devais de mettre cette qualité de côté. Votre recrutement de professeurs d’empathie doit être minutieux pour ne pas laisser se présenter à vous des empathopathes non diplômés, des sociétés d’exploitation ubérisantes sous-tendues par l’appât du gain ou des plates-formes de téléenseignement.

En vous remerciant de considérer que vous ne trouverez pas mieux placée que moi pour enseigner ce que vous déplorez manquer dans les modules universitaires des études de médecine, je vous adresse mes reconnaissantes salutations pour votre projet, avec l’espoir de bientôt pouvoir vous prouver que la formation à l’empathie aura des conséquences bénéfiques sur la qualité des soins à venir.

Bien confraternellement

Dr Isabelle Luck, médecin généraliste libéral secteur 1, membre de l’UFML

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5 Commentaires
  1. Galeyrand Félix 5 mois Il y a

    Magnifique, bravo et merci pour cette belle lettre qui, si la destinatrice est elle-même encore capable de réelle empathie, ne saurait manquer d’une digne -et souhaitons-le pertinente et apaisante- réponse. Je n’ai que 17 ans d’exercice derrière moi et suis de sexe masculin, mais me reconnais parfaitement dans le propos, tout autant que je me suis senti insulté par les maladresses inqualifiables de la ministre. Les clés sont dans ses mains : finir de déclencher l’incendie et l’épidémie de déplaquages (elle se démerdera ensuite avec ses machines à diagnostic, ses MSP sans toubib et ses statistiques biaisées et tronquées), ou revenir à la seule attitude qui serait celle méritant la France : écouter les professionnels de terrain pour éviter le drame qu’énarques et autres malfaisants se croyant utiles provoquent avec leurs décisions hors-sol. Encore une fois, merci et bravo Isabelle Luck!

  2. solily julie 4 mois Il y a

    Félicitations chère consœur.
    Installée depuis 10 ans après 4 années hospitalières en pneumonie cancérologie , je suis comme vous outrée par les propos de notre ministre.
    Je fais preuve d’empathie chaque minute de ma vie professionnelle et cela joue sur mon humeur, mon moral et ma vie personnelle.
    Le burn out je l’ai vécu et sans empathie je ne l’aurais pas connu..
    Bon courage à toute notre profession malheureusement peu reconnu par nos dirigeant et parfois même méprisée, et pas toujours remerciée par nos patients de plus en plus exigeants..

  3. GANZIN 4 mois Il y a

    Installé depuis 1981avec un exercice mixte pendant 25 ans, je suis usé par ce métier que j adore. L empathie et la compassion ont failli m amener trop loin.
    Je prends plus de distance car c est une question de survie.
    J estime avec tout le respect pour votre fonction que vous n avez aucune leçon à me donner.
    De plus, vos collègues ministres ne semblent pas trop connaître l empathie.
    Voilà. …

  4. Mosettig 4 mois Il y a

    Je suis stupéfait de devoir constater au fil du temps l’ignorance et le manque de rėflexion dont font preuve notre pseudo élite gouvernementale quelle que soit l’appartenance politique. Former à l’empathie! En voilà une ineptie! Si telle devait être la préoccupation, c’est avant l’âge de 4 ans qu’il faudrait s’y atteler. On a ou pas une base empathique. Faire preuve d’empathie de façon consciente (si cette capacité n’est pas spontanée) est affaire de morale professionnelle, pas de « formation »

  5. Mosettig Bernard 4 mois Il y a

    J’aurais dû lire la lettre de ma Consœur le Dr Luck avant d’écrire ma remarque sur l’empathie. Elle dit l’essentiel de l’engagement mais aussi de l’amertume que l’on peut ressentir vis à vis des soit disant gestionnaires de la profession médicale et de la délivrance des soins. Je ne suis cependant toujours pas d’accord avec cette notion d’enseignement de l’empathie. 85% des infirmières ont une base empathique qu’il est donc inutile « d’enseigner ». Les 15% restantes sont cadres, surveillantes ou spécialisées’ ce qui ne nuit à personne, au contraire. 75% des médecins généralistes ont une base empathique. Les autres sont chirurgiens orthopédiques, dans la recherche biologique ou contrôleurs à la Sécu. J’entends hurler, mais ça n’est là qu’une caricature. Mais le principe reste vrai. Dans quelques mois, j’aurai 71 ans. J’ai la chance d’être En pleine forme et passionné. Le bénéfice secondaire de cette cruelle carence en médecins est la désagrégation du système médical français (qu’on désignait comme « le meilleur du monde! Ouaf!) c’est qu’on a encore besoin de moi. Je continue donc avec bonheur mais quelle sanction financière !

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