Il y a 25 ans, je m’installais.
De mon passage à l’hôpital j’avais vu s’étendre le poids du papier, s’épuiser les équipes, augmenter les costards gris, diminuer les blouses blanches, et, au-delà des heures, les internes remplacer les docteurs.
J’étais juste venu soigner.
Puis,
J’ai vu s’installer ARS et HAS, fermer maternités, cliniques, et petits centres hospitaliers, grandir les hôpitaux usines, s’installer les fonds de pension. J’ai vu l’économie supplanter le soin, transformer les soignants en paramètres.
J’étais juste venu soigner.
Médecin de ville, j’ai vu mes tarifs ne plus progresser, mes charges augmenter. Epuisés, des consœurs des confrères, déplaquaient, comme d’autres, face à la demande …j’ai augmenté mes cadences.
J’étais juste venu soigner.
J’ai vu l’assurance maladie se transformer en censeur absurde, les ARS me considérer déconsidéré, dégradé et simple relai…
J’ai vu s’installer le dogme de l’efficience : faire mieux avec moins, faire mieux sans rien,
J’ai fait face,
J’étais juste venu soigner.
J’ai vu les déserts augmenter et les politiques me désigner coupable de leurs actions. Devenu une conséquence vivante, je les ai vu faire de moi une cause.
J’étais juste venu soigner.
J’ai vu les patients ne plus trouver de médecin, les distances et les délais de soin augmenter, j’ai vu grandir la catastrophe, j’ai vu la santé s’effondrer.
J’étais juste venu soigner.
J’ai vu ma profession attaquée, coupable de tous les maux:
«incapable de s’organiser » « prescrivant trop » « coûtant trop » « sélectionnant les patients » « égoïste, ingrate et corporatiste »
J’étais juste venu soigner.
J’ai vu la covid arriver, les masques manquer, les sacs poubelles être distribués.
J’ai vu des consœurs, des confrères, tomber, mourir de soigner.
J’ai vu la colère et la haine sous des délires par trop instrumentalisés.
J’étais juste venu soigner.
J’ai alerté, dénoncé l’état de la santé, le désespoir des soignants
J’ai vu la marée monter, les salaires stagner, les lits supprimés, les services fermés, les bras se baisser.
Les blouses se raccrocher.
J’ai vu ceux qui restent s’épuiser.
J’étais juste venu soigner.
A force de réformes construites sans les soignants et d’économies faites sur le soin, j’ai vu une France se réveiller sans soignants et le système de santé s’effondrer.
J’étais juste venu soigner.
Au bout de 25 ans j’ai vu les plus simples des évidences être oubliées : les économies de santé d’aujourd’hui multiplieront les dépenses de demain, il n’y a pas de médecine sans médecins, il n’y a pas de soin sans soignants.
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